Mardi 3 juin 2008 2 03 /06 /Juin /2008 17:50

 

A l'occasion de ma lecture de:

 A large discontinuity in the mid-twentieth century in observed global mean temperature

David W. J. Thompson1, John J. Kennedy2, John M. Wallace3 & Phil D. Jones4

 

à l'origine d'un précédent article , j'ai eu mon attention attirée par ce paragraphe:

 


                                                                                                        31/10/1952 Mike:10.4Mt

                                                                                                            (source)



"The step in late 1945 does not appear to be related to any known physical phenomenon. No substantial volcanic eruptions were reported at the time, and the nuclear explosions over Hiroshima and Nagasaki are estimated to have had little effect on global-mean temperatures: 100 Hiroshima-sized explosions are predicted to lead to a global-mean cooling of ,1.25 °C (ref. 5), thus two such explosions might be expected to lead to a cooling of less than 0.03 °C."

 

En gros, on ne pouvait envisager que la baisse de température constatée en 1945 soit due à un phénomène physique connu.

Les explosions d'Hiroshima et de Nagasaki pouvant être responsables de seulement 0.03°C sur les 0.3°C, suite au fait que 100 explosions de type Hiroshima seraient responsables d'une baisse globale de 1.25°C.

 

Là j'ai été surpris tout de même, car 100 explosions de type Hiroshima, cela fait 100*15kt , soit une puissance totale de 1.5MT.

C'est donc une puissance très faible qui serait responsable d'une baisse de température considérable, de 1.25°C.

Comme les auteurs de l'article de Nature sont des gens sérieux, j'ai cherché à en savoir un peu plus et je suis tombé sur deux études d' Alan Robock.

 

Là aussi ce monsieur a un pédigree, si je peux me permettre, convenable, et j'ai pensé que cela valait le coup d'en parler ici.

 

L'intérêt que j'y ai vu, outre l'aspect catastrophique et générateur d'une misère humaine immense, c'est celui de l'importance des aérosols.

 

Donc on y va et on commence par la première étude:

 

"Climatic consequences of regional nuclear conflicts

 
A. Robock
1, L. Oman1, G. L. Stenchikov1, O. B. Toon2, C. Bardeen2, and R. P. Turco3


1Department of Environmental Sciences, Rutgers University, New Brunswick, NJ, USA

2Department of Atmospheric and Oceanic Sciences and Laboratory for Atmospheric and Space Physics, University of Colorado, Boulder, USA

3Department of Atmospheric and Oceanic Sciences, University of California, Los Angeles, USA"

 

Je suis certain que vous allez lire cette étude avec attention, mais à destination de ceux qui n'auraient pas le temps, voici ce que j'en ai retenu, illustré de quelques graphes révélateurs issus de cette étude.

 

Les auteurs étudient donc les conséquences d'un conflit nucléaire régional, dans la zone sub-tropicale, mettant en jeu des pays que l'on pourrait considérer comme des PVD.

Les explosions nucléaires se produisent dans des zones fortement urbanisées avec des ratios donnés de substances carbonées par habitant.

Ces explosions déclenchent des incendies gigantesques avec fortes émissions de fumées de noir de carbone (BC)

La forte convection, engendrée par les incendies, propulse ces fumées dans la haute troposphère.

Par chauffage solaire ces fumées s'élèvent encore (les aérosols BC étant très absorbants) et se retrouvent dans la  basse, moyenne et haute stratosphère.

Les aérosols BC ont un diamètre très faible, de l'ordre de 0.1micron.

Leur durée de vie est donc bien supérieure à celle des aérosols sulfatés volcaniques.

Leur pouvoir d'absorption étant de plus très fort, on peut s'attendre à des effets bien supérieurs, à masse égale, à ceux d'une éruption volcanique.

 

La masse de carbone utilisée dans cette première étude, est de 5 Tg atteignant la haute troposphère, soit 5 millions de tonnes, ce qui est une masse très faible, si on la compare aux émissions d'aérosols annuelles anthropiques, par exemple.

Le forçage radiatif de surface résultant, en SW (ou rayonnement solaire si on préfère) est de -15 W/m2.

L'éruption du Pinatubo, en comparaison, avait donné un RF de surface de -3W/m2.

Cela fixe les idées.

Voir ci-dessous, la fig 3 de l'étude, qui comporte deux graphiques.

Le premier représente la courbe des température et des précipitations, le deuxième représente les forçages radiatifs de surface des 5Tg et de l'éruption du Pinatubo.

Le Pinatubo est vraiment "hors course".

 

La figure 4 nous donne l'évolution du profil vertical de température en fonction du temps.

Vous noterez les +50°C d'augmentation dans la stratosphère.

 

 

La figure 5 nous donne la déclinaison régionale de la baisse de la température globale.

 

 

Je passe maintenant à l'autre étude qui revisite les conséquences d'un conflit nucléaire généralisé.

 

"Nuclear winter revisited with a modern climate model and current nuclear arsenals: Still catastrophic consequences

Alan Robock,1 Luke Oman,1,2 and Georgiy L. Stenchikov1"

 

Elle reprend les mêmes items que l'étude précédente mais envisage des masses de BC bien supérieures soit 50 et 150 Tg de BC.

Là aussi, le mieux est de lire l'étude.

J'extrairais simplement deux figures.

 

La première simule la baisse de température, dans l'hémisphère nord, pour trois masses de BC injectées, en la mettant en perspective avec l'évolution depuis l'an 1000.

 

La deuxième décline les variations régionales un an après l'injection.

 

Ces deux graphiques se passent de commentaires.


 

 

Conclusion

 

Ces résultats sortent de modèles climatiques récents et il semble difficile d'expliquer, simplement, pourquoi des fumées de noir de carbone sont beaucoup plus efficaces que les fumées volcaniques (sulfates), dans la stratosphère, pour provoquer un refroidissement aussi cataclysmique de la surface.

Néanmoins, cela constitue un excellent exercice théorique pour les spécialistes du transfert radiatif.

Sur le plan de la vraisemblance de tels scénarios, je me garderai bien d'avoir un avis tranché.

Simplement, le fait d'envisager un conflit localisé, n'est pas, compte tenu de ce qu'on peut percevoir comme risques  dans l'actualité récente, complètement invraisemblable.

Hélas, loin de là.

 

Sur le plan des nuisances, le mot est faible, que l'humanité peut déclencher, en dehors de tout ce qu'on a déjà évoqué ici et ailleurs, il me semble qu'il était bon de rappeler que l'hiver nucléaire ne semble pas, d'après ces études en tous cas, une notion dépassée.

 

EDIT1: voir  ici l'animation dans le cas 5Tg de la diffusion du BC


 

EDIT2: en réponse à un intervenant concernant Robock et la "vieille affaire de l'hiver nucléaire", voici un extrait de ce qu'on peut lire sur son site:

"In the 1980s much of my work addressed the problem of nuclear winter, the climatic effects of nuclear war, demonstrating long-term (several year) effects with a computer model, disproving the dirty snow effect, and discovering observational evidence of surface cooling due to forest fire smoke plumes in the atmosphere. I am now once again doing research in this area, using modern climate models to look at the climatic effects of regional nuclear conflictsOur latest work (this link includes all our recent papers and PowerPoints) shows that even a "small" regional nuclear conflict could have severe global climatic effects, and that there are still enough nuclear weapons in global arsenals to produce nuclear winter, which would last much longer than previously thought.  This is the most serious environmental threat faced by humans and demands immediate policy attention."

donc effectivement c'est une "vieille affaire" mais Robock l'a remise au goût du jour en utilisant les nouveaux modèles.
C'est d'ailleurs ce que j'ai indiqué dans l'article.
Il n'y a pas plus de raison, a priori, de prétendre, sans démonstration, que ce qui est présenté ici est faux, que de prétendre qu'il y a un risque de réchauffement climatique suite à l'injection de GES.
Pour les deux problèmes c'est une question de physique et de modèles.


 

 

 

Par meteor - Publié dans : mécanismes climatiques - Voir les 4 commentaires
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Commentaires

Merci pour cet excellent article.
Un point me laisse songeur: il n'y a pas seulement eu deux explosions atomiques en 1945, puisque la première bombe a explosée au Nouveau-Mexique peu avant Hiroshima. Par la suite, un certain nombre d'essais atmosphériques ont eu lieu dans les années qui suivirent , de la part des USA puis des autres puissances nucléaires. Se pourrait-il que l'ensemble de ces essais ait eu un impact et puisse pour une part expliquer le léger refroidisssement constaté entre les années 40 et le milieu des années 70?
Commentaire n°1 posté par Beurk le 04/06/2008 à 23h11
Oui en fait ce qui compte ce ne sont pas les explosions en tant que telles, du moins dans les études de Robock, ce sont les incendies très puissants qu'ils engendrent, dans des zones à forte densité de carbone.
La forte convection entraînant les poussières carbonées très haut dans l'atmosphère.
Les essais avant et surtout après Hiroshima et Nagasaki ont été faits "en pleine nature" sans provoquer d'incendies, mais je n'irai pas jusqu'à dire qu'ils n'ont eu aucune influence.
Lorsqu'on sait par exemple que des essais atmosphériques  de bombes de plusieurs dizaines de MT ont eu lieu dans les années 50.
Concernant le futur, pour aller dans le sens d'Aerobar, les possibilités d'un conflit nucléaire régional ne sont pas forcément négligeables.
Bon on ne va pas se faire peur non plus, mais...
Réponse de meteor le 05/06/2008 à 10h56
Bravo pour cet article qui fait froid dans le dos, car effectivement le "conflit nucléaire régional en région subtropicale" est loin d'avoir une probabilité nulle. On estime qu'il ne reste "que" 36 000 têtes nucléaires actives dans le monde !
Commentaire n°2 posté par Aerobar le 04/06/2008 à 22h23
Tu as raison, j'ai réagi trop vite et sans aller à la source (je connaissais les articles initiaux  et le travail de Robock , j'ai donc pensé que c'était de cela qu'il s'agissait)
mea culpa
Commentaire n°3 posté par sirius le 03/06/2008 à 23h06
C'est une vieille affaire que cet "hiver nucléaire". On s'est pas mal excités là dessus dans les années 80.
Tu insistes sur le fait que la suie doit être dans la strato, c'est très juste car on a eu un cas relativement similaire avec les puits de pétrole du Koweit qui avaient été incendiés lors de la première guerre en Irak.
A cette époque, le Met Office est d'ailleurs allé faire des mesures dans la région . Or l'impact a été purement local, essentiellement parce que les suies sont retombées au voisinage du Koweit. Je crois que les panaches ne sont pas allé beaucoup plus loin qu'en Inde.

Par contre, c'est comme avec les volcans: si on arrive à envoyer tote cette suie dans la strato, elle y reste assez longtemps pour faire de gros dégâts.

Les études de Robock et les autres aussi d'ailleurs péchaient beaucoup là dessus: sauf erreur, aucune étude n'a montré que les cendres des incendies atteignaient la strato . Ca a été une hypothèse de base.

Carl Sagan a publié une sorte de synthèse là dessus qui peut t'intéresser :
http://www.jstor.org/pss/424481
Commentaire n°4 posté par sirius le 03/06/2008 à 19h57
Il ne s'agit pas de vieilles études mais d'études récentes qui datent de 2006-2007.
Robock et al exploitent le modèle NASA-GISS IE qui simule la circulation atmosphérique jusqu'à 80 km d'altitude.
D'ailleurs la diffusion des aérosols volcaniques est bien reproduite.
D'autre part on ne peut comparer les puits de pétrole incendiés à ce qui se passe dans le cas d'incendies initiés par des bombes atomiques qui éclatent en zone urbaine.
Dans le dernier cas il y a des phénomènes de convection qui n'ont pas grand chose à voir avec ce qui se produit dans le cas des puits qui flambent.
Alors il y a sans doute des incertitudes, mais Robock n'a fait que remettre à jour cette hypothèse de l'hiver nucléaire avec des modèles plus performants, en principe.
J'ai d'ailleurs ajouté un lien, en fin d'article, qui concerne une animation de l'évolution, en 3D du nuage de BC.
Enfin on peut toujours dire que les modèles racontent ce qu'ils veulent.

Réponse de meteor le 03/06/2008 à 20h34

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